J’étais
partie sur l’idée de lire des extraits de La
Matasse, je
considère ce livre comme un classique, le plus classique des livres de
Pierre, un des grands romans de formation de la littérature française
: romans dans lesquels un jeune devient adulte. Et j’ai eu envie de vous lire
autre chose, pour vous faire goûter l’extraordinaire variété
de l’écriture de Pierre Boudot, « le maître du verbe ».
Commençons par la poésie, avec Aubes, Encouragement, Gel,
Appel, Miroir.
Ensuite quelques extraits de deux entretiens avec Marcel Brisebois pour la télévision
canadienne qui, comme les poèmes, sont publiés dans L’espérance
dans les ténèbres.
Suivront des passages de l’article sur l’ostracisme, écrit pour l’Encyclopoedia
Universalis et repris dans Fureur et Espérance. Pierre
Boudot y fait un tour d’horizon historique des formes d’ostracisme qui ont existé,
jusqu’aux toutes contemporaines. Il faudrait étudier cet article en classe
de philosophie, peut-être même à partir de la première
ou de la seconde. Pierre Boudot était un moraliste et un imprécateur,
avec, souvent, une virulence exceptionnelle ; si on a cette fibre en soi, par
la puissance de ses formules il vous délivre de quelque chose dont vous
ne savez pas toujours quoi faire et dont vous n’avez pas toujours l’emploi.
De nos jours, il manque quelqu’un pour exprimer cela avec une telle force.
La
Matasse. Le
livre commence par la description d’une saillie : un cheval vers qui on mène
plusieurs juments, échec avec l’une, échec avec l’autre, ça
marche avec la troisième. Descriptions très fouillées.
Un des aspects de Pierre Boudot, c’est la puissance documentaire de son écriture.
La précision du détail, l’amplitude du vocabulaire ; il faudrait
le lire avec des dictionnaires spécialisés, bien que le langage
reste très simple dans La
Matasse. Ce
grand pan descriptif de 5 pages, c’est « l’ouverture ».
Soudain vous apprenez que la saillie a été regardée par
P’tit Pattu, un jeune garçon qui traîne la patte, une jambe «
morte », et a une passion dévorante : il meurt d’envie d’avoir
un cheval à lui. Mais il n’a pas d’argent, et il lui faudrait pouvoir
monter ce cheval et le dresser. Il a une autre passion : il adore Madelon, la
plus belle fille du village. En une journée, la journée de Pâques,
il va réaliser ses deux grands rêves : monter un cheval, grâce
à l’aide de son ami Relly, et arriver à ce que Madelon se donne
à lui.
C’est un grand livre d’amour, mais le grand amour du livre c’est celui que Madelon
éprouve pour P’tit Pattu. Il n’en prend pas conscience. Il a écrit
en secret une lettre au pape : il lui demande de faire en sorte que sa jambe
morte se régénère afin qu’il puisse monter un cheval, le
dresser, et être normal. Madelon fera comme si elle n’était pas
amoureuse de lui, car elle a trouvé la lettre au pape tombée de
sa poche, dans laquelle il décrit à quel point il voudrait être
comme tout le monde et elle se dit qu’elle va faire un sacrifice immense, le
sacrifice de son amour puisque lui, c’est un cheval qu’il veut avoir, et pas
tellement une femme.
Le livre est une suite de réalisations inespérées et de
retombées. Avoir monté un cheval, avoir maîtrisé
des chevaux dans un cirque, avoir été applaudi par tous ne suffit
pas à compenser son infirmité. Avoir possédé Madelon
le laisse « vidé et las, rétréci comme le bois qui
sèche . … Il souhaitait s’évanouir à force de plaisir et,
au lieu de cela, il n’avait éprouvé qu’une perte de lui-même…
»
Après cette journée qui a fait de lui un homme, il se retrouvera
sans la femme, sans le cheval mais dans un dépassement final il vivra
une sorte de transfiguration.