Fragments de l’œuvre de Pierre Boudot présentés et lus par Alice Mendelson
le 13 septembre 2003 à Ameugny

J’étais partie sur l’idée de lire des extraits de La Matasse, je considère ce livre comme un classique, le plus classique des livres de Pierre, un des grands romans de formation de la littérature française : romans dans lesquels un jeune devient adulte. Et j’ai eu envie de vous lire autre chose, pour vous faire goûter l’extraordinaire variété de l’écriture de Pierre Boudot, « le maître du verbe ».
Commençons par la poésie, avec Aubes, Encouragement, Gel, Appel, Miroir.
Ensuite quelques extraits de deux entretiens avec Marcel Brisebois pour la télévision canadienne qui, comme les poèmes, sont publiés dans L’espérance dans les ténèbres.
Suivront des passages de l’article sur l’ostracisme, écrit pour l’Encyclopoedia Universalis et repris dans Fureur et Espérance. Pierre Boudot y fait un tour d’horizon historique des formes d’ostracisme qui ont existé, jusqu’aux toutes contemporaines. Il faudrait étudier cet article en classe de philosophie, peut-être même à partir de la première ou de la seconde. Pierre Boudot était un moraliste et un imprécateur, avec, souvent, une virulence exceptionnelle ; si on a cette fibre en soi, par la puissance de ses formules il vous délivre de quelque chose dont vous ne savez pas toujours quoi faire et dont vous n’avez pas toujours l’emploi. De nos jours, il manque quelqu’un pour exprimer cela avec une telle force.
La Matasse. Le livre commence par la description d’une saillie : un cheval vers qui on mène plusieurs juments, échec avec l’une, échec avec l’autre, ça marche avec la troisième. Descriptions très fouillées. Un des aspects de Pierre Boudot, c’est la puissance documentaire de son écriture. La précision du détail, l’amplitude du vocabulaire ; il faudrait le lire avec des dictionnaires spécialisés, bien que le langage reste très simple dans La Matasse. Ce grand pan descriptif de 5 pages, c’est « l’ouverture ».
Soudain vous apprenez que la saillie a été regardée par P’tit Pattu, un jeune garçon qui traîne la patte, une jambe « morte », et a une passion dévorante : il meurt d’envie d’avoir un cheval à lui. Mais il n’a pas d’argent, et il lui faudrait pouvoir monter ce cheval et le dresser. Il a une autre passion : il adore Madelon, la plus belle fille du village. En une journée, la journée de Pâques, il va réaliser ses deux grands rêves : monter un cheval, grâce à l’aide de son ami Relly, et arriver à ce que Madelon se donne à lui.
C’est un grand livre d’amour, mais le grand amour du livre c’est celui que Madelon éprouve pour P’tit Pattu. Il n’en prend pas conscience. Il a écrit en secret une lettre au pape : il lui demande de faire en sorte que sa jambe morte se régénère afin qu’il puisse monter un cheval, le dresser, et être normal. Madelon fera comme si elle n’était pas amoureuse de lui, car elle a trouvé la lettre au pape tombée de sa poche, dans laquelle il décrit à quel point il voudrait être comme tout le monde et elle se dit qu’elle va faire un sacrifice immense, le sacrifice de son amour puisque lui, c’est un cheval qu’il veut avoir, et pas tellement une femme.
Le livre est une suite de réalisations inespérées et de retombées. Avoir monté un cheval, avoir maîtrisé des chevaux dans un cirque, avoir été applaudi par tous ne suffit pas à compenser son infirmité. Avoir possédé Madelon le laisse « vidé et las, rétréci comme le bois qui sèche . … Il souhaitait s’évanouir à force de plaisir et, au lieu de cela, il n’avait éprouvé qu’une perte de lui-même… »
Après cette journée qui a fait de lui un homme, il se retrouvera sans la femme, sans le cheval mais dans un dépassement final il vivra une sorte de transfiguration.