Voici
une partie des derniers cours de Pierre Boudot, enregistrés en 1988 et
présentés par Philippe Borrini aux journées Pierre Boudot
à Cluny en 1996 et à la Sorbonne en 1998 sous le titre La
nuit obscure de l'amour ou la Parole invisible.
Ici
ce sont les paroles utilisées dans Que faire ?
Conférence de circonstances, création pour 4 danseurs, un comédien
et un musicien.
Quand on lit la première strophe du poème de la Nuit Obscure, ce qui peut frapper c'est l'absence du mot : Dieu (…)
"Par une nuit profonde,
Étant pleine d'angoisse et enflammée d'amour,
Oh! L'heureux sort!
Je sortis sans être vue,
Tandis que ma demeure était déjà en paix."
Rien
ne permet de dire qu'il s'agit de ce qu'on appelle "l'âme",
au contraire et en sens, à mes yeux, c'est beaucoup plus beau.
On
sait que c'est Jean de la Croix qui parle, donc Jean de la Croix c'est un homme.
Il est moine, c'est vrai, mais c'est d'abord un homme. Quand Thérèse
d'Avila l'a rencontré c'était un homme totalement incertain de
son propre sort. Il ne savait pas s'il allait se faire jésuite ou dominicain;
il savait qu'il voulait - comme on le dit - "consacrer sa vie à
Dieu", mais on ne sait pas très bien consacrer sa vie à Dieu,
et Thérèse d'Avila, qui était déjà extrêmement
avancée dans l'itinéraire de l'amour de Dieu, dans le pèlerinage
de Dieu en nous, elle lui a dit : "Mon petit, les Jésuites, les
Dominicains, les Capucins, tout ça c'est très bien mais il y a
les Carmes".
Et
c'est comme cela qu'il est devenu le réformateur des carmes, moines,
tandis que Thérèse d'Avila était déjà la
réformatrice des carmélites déchaussées. Je vous
ai dit ce que ça voulait dire, "déchaussées"?
Quand
Thérèse d'Avila a voulu faire la réforme, revenir à
la règle primitive, et, la Castille - je ne sais pas si vous la connaissez?
En été il fait torride. J'ai cru que je mourrais de chaud quand
j'y suis allé, au mois de juin, mais j'ai cru que je mourrais de chaud
! Chacun de mes cheveux était une véritable fontaine dans la voiture,
incroyable; mais en hiver on crève de froid. Alors les carmélites
de "l'Incarnation" à Avila étaient donc en bas de laine
et en souliers et quand Thérèse d'Avila a décidé
qu'elle allait réformer et revenir à la règle primitive,
pour fonder contre l'autorité politique, l'autorité carmélitaine
et l'autorité ecclésiastique en général, pour fonder
le carmel de Saint Joseph à Avila, elle a enlevé ses bas dans
geste symbolique et ses souliers. "Déchaux", les carmes déchaux,
les carmélites déchaussées, ça vient de là.
Alors elles ont mis des sandales et elles sont pieds nus. Les carmes sont également
pieds nus par tous les temps; Au bout de compte, ils arrivent à s'enrhumer
moins que les gens qui sont chaussés, vous savez qu'il y a un certain
nombre de maladies qui finalement sont des maladies de confort
-Étudiante : est-ce qu'il y a une relation entre l'ordre du Carmel et le mont Carmel dont parle la Bible?
-P. Boudot : Absolument, absolument.
-Étudiante : Donc l'ordre du Carmel, ça vient du mont de la Perfection dont parle la Bible?
-P.Boudot : Alors, tu as parfaitement raison Cornelia, les carmélites font remonter leur origine au Prophète Élie de l'Ancien testament. Pourquoi, parce que le Prophète Élie avait été persécuté par une horrible reine qui s'appelait Jézabel - Jézabel, nous la connaissons par Racine dans Athalie. Il y a le rêve d'Athalie, le célèbre rêve d'Athalie :
"
Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée… Attendez "
…
Comme au jour de sa mort pompeusement parée.
[Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté;]
Même elle avait encor cet éclat emprunté
Dont elle eut soin [ de peindre] et tatata … et d'orner son visage,
Pour réparer des ans l'irréparable outrage."
"Tremble,
m'a-t-elle dit, fille digne de moi;
Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi.
Je te plains de tomber dans ses mains redoutables,
Ma fille."
Bon, j'étais bien plus jeune que vous quand j'ai appris ça, bien sur, alors vous me pardonnerez d'avoir sauté trois mots.
- Mais c'est la Reine Jézabel qui persécutait le Prophète Élie.
- Alors du coup Élie s'est sauvé et il s'est sauvé d'abord dans le désert –
- dans le désert c'étaient les corbeaux qui venaient nourrir le prophète Élie.
- et lorsqu'il a pu échapper au désert, il est allé sur une falaise –
- dans une falaise plus exactement,
- un peu comme les troglodytes aujourd'hui –
- une falaise qui était creusée de grottes au-dessus de la méditerranée, en Palestine;
- c'était une des falaises qui s'appelle le Mont Carmel
- et dans le Mont Carmel, sur la falaise du Mont Carmel au-dessus de la mer, il y avait des grottes
- et les corbeaux sont toujours venus de la part du bon Dieu nourrir Élie.
Élie
était donc un des premiers ermites - "ermite", ça vient
du grec "eremos" qui veut dire: seul. C'était donc un homme
seul qui avait été un grand prophète persécuté
par le pouvoir politique dans la personne de Jézabel mais qui, à
partir de sa solitude, à partir de sa relation à lui-même,
devant la mer, devant ce qui était au niveau de la mer , la mémoire
du désert - donc la mémoire de ce qui peut être pour l'âme
le désert intérieur parce que le désert extérieur
quel qu'il soit : le désert d'Arabie, le désert du Kalahari, le
désert du Sahara ne sont pour ceux qui ont le sens de la prière
que des supports métaphoriques de leur propre désert intérieur.
En
fait nous sommes toujours à l'intérieur de nous même un
désert sauf de temps en temps quand il y a un regard, un profil, une
silhouette auxquels on pense et pour lesquels on parle, mais le désert
n'est pas nécessairement la détresse, c'est l'espace de l'appel.
Tant qu'on peut appeler, il n'y a pas de détresse profonde… Ainsi…
Étudiante
: Est-ce que…
P.Boudot : Arrête, Cornelia, tu vas trop vite
P.Boudot : Alors, tu voulais dire quoi encore?
Étudiante : Oui, c'est … à l'origine, il y a une influence
byzantine… euh … sur le mot… la mystique catholique d'Édouard le Grand…
P.Boudot : Non, on ne peut pas dire ça, euh, Byzance, oui, dans
Byzance il y a deux choses, dans la théologie byzantine il y a deux choses
: il y a une dimension qui nous est tout à fait familière, c'est
la Lumière.
P.Boudot
:Mais, mais, mais, c'est une trahison de la démarche du christianisme
vers le jansénisme et par conséquent, on ne soucie plus du corps
du Christ sur la croix, Cornelia, on se soucie de représenter un Christ
qui doit figurer quelle doit être ta vie humaine jusqu'à ce que
tu meures biologiquement.
Autrement
dit, tu dois ressembler à un cadavre de Christ. Pour beaucoup de chrétiens,
ça va du XIIème au XVIème siècle pratiquement, avec
une petite pause à la Renaissance qui doit représenter un homme
totalement crucifié : "Si tu ne portes ta croix, si tu ne meurs,
si le grain ne meurt, etc.…"
Moi
je ne suis pas du tout d'accord avec ça. Le christianisme, enfin Dieu,
Dieu, Dieu, Dieu ça doit être aussi l'espace du plaisir et du désir
de l'homme, sinon qu'est-ce qu'il peut comprendre à l'homme?
"Et
si ce n'est pas ça, alors là oui, tu as les interprètes
officiels de Dieu qui te parleront constamment du Péché, du Mal
et de ton corps comme un mal, et Byzance n'a pas fait ça.
Pourquoi?
Parce que Byzance a représenté le Christ tantôt en majesté
- alors ça, c'est tout de même un peu impressionnant - mais aussi
tantôt, et essentiellement, comme un cadavre ressuscité; alors
là tu n'as plus ni un homme ni un cadavre, tu as autre chose que l'on
appelle Dieu parce qu'on ne peut pas faire autrement; mais la mort du Christ
n'a de sens que par sa Résurrection.
Et quand on enferme le Corps dans un tombeau, on croit que l'on enferme de la matière. En fait, on enferme un corps métaphorique, porteur d'un invisible qui est la Parole Essentielle.
Cette Parole est enfermée. Puis au bout de trois jours, cette Parole, elle en a par-dessus la tête, elle ressort pour être communicable dans notre histoire à nous, à nous les êtres humains, à travers les siècles et à travers les jours.
Pour être communicable, elle se repose de nouveau sur le corps qui l'avait totalement investie, elle refuse de se séparer du corps, elle donne de la dignité au corps, elle donne de la dignité au fait - je considère que le mot "Corps" est identique au mot "passion".
On parle de la Passion du Christ, on pourrait dire tout aussi bien la Passion du Corps, ou le Corps de passion. Le Corps est identique au mot passion.
Alors voilà donc la Passion investissant toute entière le mot, le langage, le discours. Pour réapparaître, le mot va avoir besoin de cette Passion. Cette Passion, ce sera le corps. Mais pour nous montrer que le Corps tout en étant le corps peut dépasser les données simplement temporelles, historiques et qu'il est éternel, alors on va dire que c'est le Corps Glorieux. C'est ça l'histoire du Christ. C'est une histoire folle de bout en bout, et c'est à cause de ça qu'elle est superbe - Philippe, je te l'ai déjà dit.
Cette Parole est enfermée. Puis au bout de trois jours, cette Parole, elle en a par-dessus la tête.
Pour être communicable, elle se repose de nouveau sur le corps qui l'avait totalement investie, elle refuse de se séparer du corps,
Le Corps est identique au mot passion.
Cette Passion, ce sera le corps. Mais pour nous montrer que le Corps tout en étant le corps peut dépasser les données simplement temporelles, historiques et qu'il est éternel, alors on va dire que c'est le Corps Glorieux. C'est une histoire folle de bout en bout, et c'est à cause de ça qu'elle est superbe - Philippe, je te l'ai déjà dit.
Cette Parole est enfermée.
Elle refuse de se séparer du corps.
Le mot "Corps" est identique au mot "passion".
C'est ça l'histoire du Christ. C'est une histoire folle de bout en bout.
Philippe, je te l'ai déjà dit.
Autrement dit ça ne vaudrait pas la peine de la répéter ou de considérer qu'on peut s'intéresser à tout ce qui la concerne.
Et voilà cette parole sortie avec un Corps Glorieux, elle bouscule la matière. L'histoire de la résurrection du Christ, c'est l'histoire de la victoire du Mot (…) la rencontre du Corps et du Mot c'est la Lumière.
Et c'est tout ce que cherchent les contemplatifs.
Voilà pourquoi il n'est pas nécessaire, on vient de le voir, il n'est pas nécessaire pour Jean de la Croix de nommer Dieu, mais la Lumière.
C'est d'une telle évidence qu'on finit par en oublier l'existence, de sorte que ce que les théologiens (…) essaient de nous faire comprendre quand ils ont pensé à la Lumière, ils l'ont appelé "Âme".
Pour moi, "âme", c'est un vilain mot; phonétiquement ce n'est pas un mot qui me convient. Ca vient du latin "anima", mais "anima" non plus, ça ne me convient pas. Alors on dit "âme". Les Grecs avec "psukhè" avaient quelque chose de plus fort. On peut davantage jouer : "psukhè", c'est chantant...
"Par une nuit profonde,
Étant pleine d'angoisse
Oh! L'heureux sort! Oh!
Je sortis sans être vue,
Tandis que ma demeure était déjà en paix.J'étais dans les ténèbres en sûreté
Quand je sortis par l'escalier, déguisée par l'escalier secret,
Oh! L'heureux sort! Oh!
J'étais dans les ténèbres.
Oh! L'heureux sort!Oh!
J'étais dans ma cachette
Tandis que ma demeure était déjà en paix.Dans cette heureuse nuit,
Je me tenais secret, personne ne me voyait,
Je n'apercevais rien
Pour me guider que la lumière
Qui brûlait en mon cœur.
Pour moi, "âme", c'est un vilain mot. On se casse la figure quand on dit "âme". En fait , bref, on se la casse tellement que Jean de la Croix ne la cite pas, mais comme les verbes sont au féminin :
Je sortis sans être vue, - les adjectifs sont au féminin
Étant pleine d'angoisse et enflammée d'amour,… on en a trois au féminin : pleine, enflammée, vue.
On sait que c'est l'âme; mais imaginez qu'on aille plus loin : on sait que c'est l'âme dans un premier temps. Imaginez qu'on écarte le mot, simplement parce que Pierre Boudot dit que ce n'est pas un beau mot, pour le moment, et puis vous êtes d'accord avec moi. On va le remplacer par quoi?…
Étudiante
: Psyché?
P.Boudot
: Non, pas du tout. Lumière, Cornelia, lumière. Alors, à
ce moment-là, le poème de La Nuit Obscure dans lequel l'âme
s'appelle lumière devient encore plus fabuleux.
Étudiante
:J'aurais encore une question… Jean de la Croix établit à l'attention…je
parle sans connaître les citations…
P.Boudot
: Tu devrais…
Étudiante
: Il se méfie des Illuministes parce qu'à l'époque il y
avait…
P.Boudot
: Les illuminés, les alumbrados, mais nous ne pensons qu'à ça,
disait Thérèse d'Avila; les alumbrados on les brûlait, et
pourquoi est-ce qu'on les brûlait? On les brûlait pour les mettre
en accord, on les brûlait sur un bûcher avec des flammes, pour les
mettre en accord avec l'artifice de leur parole; alors on leur disait : "Vous
êtes des paroliers artificiels et vous dites en même temps que vous
êtes
Dieu. Allez
au feu!" (rire)
Tandis
que les gens comme Thérèse d'Avila, qui a été menacée
du bûcher, qu'est-ce qu'elle a eu, elle, elle a eu dans l'intériorité
de sa cellule comme Jean de la Croix dans sa Nuit Obscure, une nuit qui se comprimait
tellement sur elle-même qu'à force de se serrer, cette nuit donnait
de la lumière. (…)
Voilà
la lumière que vous trouverez dans la cellule du moine et de la moniale.
Cette lumière-là, cette lumière, elle est intuitive, elle
n'est pas physique; mais la lumière physique, qu'est-ce qu'on en a à
faire? On voit ce que ça donne, ça n'a pas beaucoup d'importance.
On
parle bien de la lumière intérieure et ça me permet de
vous dire que si Jean de la Croix a fait son poème La Nuit Obscure, c'est
tout simplement par observation. La nuit obscure, la nuit obscure, c'est stupide
de dire la nuit obscure. La nuit ça suffit, non? Eh bien non, ça
ne suffit pas. Les moines et les moniales se baladaient jour et nuit mais vous
aussi, vous vous êtes promenés, moi aussi, c'est très très
rare que la nuit ne soit pas lumineuse, il y a toujours de la lumière
dans la nuit.
Et si vous
regardez, si vous êtes dans une vallée comme c'est mon cas, moi,
quand je suis à Merzé, entre deux petites rangées de collines,
au-dessus de la rangée de collines en pleine nuit, il y a un petit rayon
lumineux… la nuit n'est jamais noire, mais pour le moine elle est obscure.
Et
la lumière, […] c'est la rencontre entre ce qu'il y a d'obscurité
dans la nuit et de lumière dans l'obscurité.
Au
point de cette rencontre, il y a une unité parfaite entre la Parole de
Dieu dans le silence du moine, et le silence du moine dans le Verbe de Dieu.
Mais à ce point très précis du pèlerinage humain
à travers la parole et le regard - car un être humain c'est essentiellement,
je l'ai déjà dit, un corps construit autour d'un regard et d'une
voix.
A
ce niveau-là, il n'est plus important de savoir s'il faut dire l'âme
ou s'il faut penser Dieu. Ce n'est plus notre problème.
Le
moine, par sa prière, par la métamorphose de sa parole, par l'action
de sa parole sur son propre corps, sur son propre regard, sur le corps de l'autre
par l'intermédiaire de son regard ou de ses lèvres, le moine,
il attire, le moine qui sait qu'il est vivant accidentel, c'est-à-dire
l'obscur de la nuit, le moine, il attire le terme de l'accidentel, c'est-à-dire
l'Essentiel qui est l'au-delà de la mort.