Pierre
Boudot confie dans Les
vents souffleront sans me causer de peur, son
autobiographie poétique et rêvée, que lorsqu’il rencontra
Heidegger, ce dernier lui dit : « Il y a plusieurs Pierre Boudot.
Je suis sûr qu’il y a un Pierre Boudot sur lequel la plupart des gens
se trompent. » Le philosophe de l’être avait perçu que
Boudot n’était pas réductible à une identité, et
surtout pas à celle de professeur de philosophie en Sorbonne _ trop d’
« intelligence créatrice » _ non plus que celle de «
spécialiste de Nietzsche », auquel il consacra plusieurs ouvrages.
Boudot reconnaissait lui-même : « Un moi autre porte mon nom,
qui fait ses cours, parle de Nietzsche, relit Plotin, Hegel, monte à
cheval. Un autre moi encore traque partout la cruauté. Je défends
celui que j’ai l’air d’être afin de permettre à celui que je suis
devenu de rencontrer ailleurs mon corps et son destin, son plaisir et ses rêves.
» Délaissons les jeux identitaires : Pierre Boudot était
écrivain et poète, cela suffit à définir un moi,
fût-il précaire.
Et
de prières, en effet, Boudot était riche : à Pan, au Dieu
des Armées, au Dieu désarmé. Elevé dans un milieu
militaire au jansénisme strict _ « Vivre, c’était viser
dans l’après-monde un tabouret isotherme pour toute l’éternité
» _, il croit comprendre que « le Dieu des dieux, le Dieu des
Juifs et des Chrétiens, Dieu, enfin, est Volupté. Morte l’image
du comptable des petits et gros péchés, il n’y a que l’Amour,
dont l’Absence infinie qui palpite en Volupté est la superbe métaphore.
» Et Boudot aime : sa femme, Jeanne, nièce de l’immense Jean Wahl
qui a « le don du simple, l’art de ne pas gaspiller le bonheur
», les chevaux et les chiens, les arbres et les chemins forestiers de
Bourgogne qu’il arpente sous la bise ; il lui arrive d’ailleurs, comme à
l’abbé Donissan, de croiser le diable, « silhouette à
l’orée des forêts, loin de toute demeure humaine, tenant de la
main droite un rouleau de papier (…). (…) sous la lumière ricanait un
visage sans nez et rayé comme un gilet de clown. Je le vis se dissoudre,
éclater dans la forêt où il avait pris corps (…). C’était
non loin d’un calvaire de pierre devant lequel je fais d’habitude une prière.
»
Gaulliste
métaphysique, il paraît « fronder la Fronde »
de mai 68 et voit dans le Général « le Picasso de la
politique », « l’homme qui, pour la première fois,
(lui) offrait un pays qui fût le(sien) (…). J’aimais en lui le pédagogue
ramenant inlassablement à la surface des intelligences la nécessité
d’aimer la France lorsqu’on est né Français. » Il pense,
avec de Gaulle, qu’ « une situation révolutionnaire exige une
analyse révolutionnaire. » De Gaulle « élève
le regard de la France vers les cimes de son destin. » Comme tous
les prophètes, Boudot ne se berce pas d’illusions : « D’ici
peu, si rien ne change, les démocraties et les dictatures auront en commun
cette barbarie-là, car elles sont sœurs de lait. »
Il
faut rendre hommage à L’Atelier
des Brisants
qui
a entrepris la réédition de ses œuvres. Outre Les
vents souffleront sans me causer de peur,
ont reparu Le
Mal de Minuit,
Nietzsche,
la Momie et le Musicien
ainsi que La
Louve,
fable onirique où les femmes se métamorphosent en louves et où
les chevaux parlent à ceux qui les montent.
Aux
alentours de Cluny, Garamos « se promène », chevalier
errant et proscrit, Waldgänger harcelé par le pouvoir représenté
par ce nouveau Grand Forestier qu’est le Cardinal « sans visage
». Sa promenade, si libre, est insupportable aux autorités. Dans
cette symphonie panique _ « la nature se vide au profond de sa chevauchée.
Mouvements d’argent des pies semblables aux bouquets de givre, fracs des freux
qui se mottent au revers des sillons, camail des nénuphars sous lesquels
le psaume dentelé des colverts égratigne le marais, hurlement
des loups qui plissent l’obscurité, loutres enfouies dans le terrier
de leur fourrure, étourneaux accrochés aux arbres comme des baies
de glace, tout recule devant lui » _, des sorciers et des béguines,
des seigneurs et des paysans mais aussi des figures et des archétypes
peuplent ce que Maurice Genevoix, dans un roman éponyme, appelait une
« forêt perdue ». Au Cardinal qui lui demande : «
Me crois-tu éternel ? », Garamos répond ainsi :
« Je le crains, Monseigneur. »
Des
réminiscences littéraires se font écho, sans pesanteur
mais avec grâce, depuis la Grèce jusqu’au Tasse de La Jérusalem
délivrée ; des réminiscences christiques aussi car l’enfance
est un mystère évangélique, Boudot le sait bien, qui voit
Danaé la louve sacrifier un petit enfant alors que Garamos « serre
les poings, du geste de l’enfant qui naît » et que l’ombre
de la Croix rédemptrice couvre tout le ténébreux et lumineux
roman.
Philosophe,
dramaturge, romancier, Boudot tenait fort bien ce que Léon Daudet appelait
« l’alcool fort du journalisme » _ la polémique
_ comme dans ce texte de 1978 intitulé « Les mandarins sont
revenus, chassez-les ! » qu’Olivier Véron publia dans Les
Provinciales en 1990 et que Joachim Vital reprit dans Fureur et espérance
en 1996.
Boudot
lance son « J’accuse » contre les chiens de garde de l’Université,
coupables de médiocrité, de totalitarisme et de poujadisme : «
Votre vieux rêve a déjà porté un nom dans l’histoire
: le pacte hitléro-stalinien. (…) Vous vous croyez des professeurs et
vous n’êtes que des charognards (…) (des) plastronneurs du conservatisme,
(des) dindons de l’immobilisme (…) des bêtes de ténèbres
(…) des mulets de l’argent, de l’idéologie et de la vanité.».
Il passe en revue les mille et une manifestations de la mesquinerie sorbonnagre
qui ne se perpétue que grâce à des féodalités
implicites : mise à mort concertée des récalcitrants poussés
sur des voies de garage ou mise au ban des esprits libres qui se refusent à
suivre le chemin de la médiocrité satisfaite. « Vous
avez remplacé la fraternité par la rivalité, la confiance
par le soupçon et la franchise par la ruse (…) vous n’êtes que
des Tartarins confondant catins et sultanes. » A tous ceux-là,
Pierre Boudot oppose « le hasard, l’imprévisible, Dieu, l’art,
la fantaisie, l’amour, la beauté du langage (…) la volupté et
le désir », autant dire, son manifeste poétique.
Pierre Boudot fut un guetteur de merveilles dont l’art réenchante le monde.
Rémi Soulié
Pierre
Boudot, Les
vents souffleront sans me causer de peur,
L’Atelier des Brisants
,
2000.
Le
Mal de Minuit,
L’Atelier des Brisants
,
2002.
La
Louve,
L’Atelier des Brisants
,
2002, 20 €.
Nietzsche,
la Momie et le Musicien,
L’Atelier des Brisants
,2002.